Elle est née en 1922 à Saverne, dans une famille germanophone, sa mère prof d’Allemand et son père bibliothécaire. Elle était la deuxième d’une famille de 8 enfants, sa sœur ainée prise en charge par sa grand-mère vivait en Moselle, et allée à l’école française jusqu’à 13 ans, puis s’est occupée de ses frères et sœurs … Vint la guerre … Fin 40, l’Alsace fût « reprise » par l’Allemagne : on a donné deux jours aux familles pour choisir : faire sa valise ou rester. Ils sont restés – qu’auraient-ils fait en France : ils n’en parlaient pas la langue, n’y connaissaient personne. Mais pour rester, il devait « donner » un de leur enfants à l’Allemagne. Juliette étant l’ainée, ses frères trop jeunes, elle est partie à l’Arbeitdienst … envoyée en Pologne pour «faire ses classes» par -30° elle tomba malade, une pneumonie, puis pleurésie … Envoyé à l’hopital à Berlin, elle y rencontra Heinrich, soldat allemand lui-même hospitalisé après une blessure sur le front de l’Est … ce qui devait arriver arriva : la Juliette et son Roméo ( il s’appelait Heinrich !) tombèrent amoureux … et l’enfant se présenta. Mais comme entre les Capulet et les Montaigu, leur amour n’était pas autorisé … le Reich n’admettant que très peu les amours entre un des leurs avec une représentante d’une patrie honnie … Après une longue enquête sur la famille de Juliette, jusqu’à la quatrième génération pour s’assurer de la « pureté » de sa race, le mariage a été autorisé en janvier 43, et le bébé est né en mars … Tout pourrait s’arrêter là : ils furent heureux et eurent beaucoup d’enfants .. Hélas, ce ne fût pas le cas, il ne vit jamais son fils, il fût tué par les Américains en 45, il avait 24 ans. Juliette, elle était veuve à 21 ans avec un bébé … L’Alsace redevenue Française, des comptes nauséabonds furent réglés .. et la jeune femme est partie, à Reims, où elle trouva du travail. Ce ne fût pas le bonheur non plus : là aussi, les comptes se réglaient avec des insultes et des cailloux ! Et le petit garçon y grandit, il apprit le Français à l’école ( il garde encore des souvenirs des noms qu’il reçut, y compris par les instits : nom Allemand, fils de boche, etc ). Puis les années passèrent … Juliette et son fils revinrent dans leur terre natale. Les choses se calmèrent … La vie reprit. Un nouvel amour … Puis un nouveau veuvage, à 43 ans … Le fils prit son envol, loin, il s’engagea et partit en Afrique. Juliette vivota, puis décida de quitter les froidures de l’Est pour le Sud : Nice. Elle recommença une autre vie …
Son fils se maria et eut à son tour des enfants. Elle avait une capacité de conteuse inouïe, était capable de tenir une assemblée entière par ses paroles. Elle nous raconta. Sa vie à elle et l’Histoire … Nous eûmes des conflits, elle était ma belle-mère, elle s’appelait Juliette … elle est morte en 1994…
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Salut, Mon-Al.
Si j’ai bien compris, le fils en question est ton mari, non?
Oui … J’avais dit que je ferais un petit truc sur ma belle-mère ! Bizarre, quand on sait ce qu’on pense des belles-mères … c’est vrai qu’on s’est beaucoup engueulées ( pas bon caractère ni l’une ni l’autre !), mais elle reste comme une mère pour moi – plus que la vraie. Et en plus elle était cuisinière de génie …
Intéressante tranche de vie. Tu vois tu as trouvé ta voi(e ou x à toi de voir).
C’est vrai que j’ai des choses à dire, mais si elles sont importantes pour moi, je ne sais si elles le sont pour les autres !
Ce genre de témoignage est plus important que 90 % de ce que l’on peut lire dans les journaux. Ça mériterai même d’aller plus loin, mais c’est toi qui sais jusqu’où tu peux aller.
C’est bien, et mieux encore, intéressant.
Dis donc, il a pas eu une enfance facile, ton mari. Déjà que les gosses sont vaches entre eux, alors quand les instits s’en mêlent…
Il a eu une sorte de blocage avec l’Allemand … qu’il refusa de parler longtemps, jusqu’au lycée en deuxième langue … Longtemps aussi à l’âge adulte ! Il a été maltraité par les enfants, par les instits et par les parents – mais c’est difficile de juger, près de 60 ans après …
C’est vrai comme le dit Dul que des témoignages comme celui que tu as écrit sont bien plus importants pour nous. C’est l’Histoire vécue par une personne. Un morceau, oh combien important du puuzzle qu’est l’Histoire de France, comme on dit.
Je suis consternée de la bêtise de certains enseignants. Elle est pire que la méchanceté des enfants, parce qu’eux les adultes maîtrisent les mots et abusent de leur autorité.
Merci pour cette belle tranche de vie humaine.
Quand la vie privée rejoint l’Histoire, c’est toujours intéressant ….
« Quelle connerie la guerre
Qu’es-tu devenue maintenant
Sous cette pluie de fer
De feu d’acier de sang
Et celui qui te serrait dans ses bras
Amoureusement
Est-il mort disparu ou bien encore vivant … »
Juliette a été prévenue de sa mort que plusieurs mois après ! Les parents ayant « oublié » … qu’il était marié et avait un fils. Nous sommes allés à Hahnheim l’année dernière pour retrouver éventuellement la tombe … il n’y a plus rien.
Merci, Mamama,
C’est pas pour me vanter, mais, les anciens, dans notre Alsace, on ne leur a rien épargné!Ceux qui sont au 19e siècle, comme ma grand’mère, qui se sont payé deux guerres mondiales, ceux comme mon ex beau-père, qui sont nés quelques jours trop tôt, et qui ont dû aller se battre pendant la seconde….
Et après, les braves gens qui viennent au secours de la victoire, bien planqués qu’ils avaient été!….
Un gros schmoutz!
Les gros problèmes qui ont eu lieu en Alsace ont été bien pires que dans nos villes et villages de l’intérieur … car outre que tous les bons Français se disaient tous résistants (voir « au bon beurre ») après avoir acclamé le Maréchal, là-bas la limite était tellement tenue : beaucoup de famille ne connaissaient pas la France, ils avaient été à l’école Allemande, puis Française, puis à nouveau Allemande … Beaucoup d’Alsaciens, de braves gens, se sont vus accusés de collaboration alors qu’ils cherchaient simplement à survivre !!!
C’est vraiment très beau ce que tu as écrit, on en veut encore !
Allez au boulot !
OUi, oui … j’ai quelques sujets en réserve … mais je distille au compte-gouttes … Wait and see !!!
T’as raison. Prends ton temps.
Mais tu vois que tu as plein de trucs à raconter. Et en plus, tu les dis très bien.
On en redemande!
J’ai connu 2 maquisards… des vrais, attention, des types qui savaient pourquoi ils y etaient depuis le debut. Ils m’ont dit avoir ete degoutes par ces reglements de comptes, les femmes rasees etc…
Les « réglements de comptes « qui se sont passés après-guerre étaient bien souvent le fait de « bons franchouillards » lâches et jaloux. Les vrais résistants s’en sont pris aux véritables collabos, mais les femmes rasées, les injures et les vexations ne sont pas de leur fait. C’est toujours le cas après des confilts : ce sont ceux qui ont été « absents » d’actes réels de résistance qui se sont montrés le plus revanchards.
Et il ne faut pas oublier que beaucoup qui criaient : « Vive le Maréchal », sont les mêmes qui criaient « Vive de Gaulle » quelques mois après …
C’est beau… Quasiment toutes les familles de la région ont des histoires de ce genre dans leur mémoire! Merci Mon-Al!
Bonsoir Dodie
L’Histoire de l’Alsace-Lorraine est très particulière … et les familles ont parfois des secrets bien cachés aussi …