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La Gutshaus de Bülow

Vendredi, novembre 6th, 2009

1020099 - Copie (2) 

Texte rédigé par kk :

 Là vivaient mes amis, là, je suis allée souvent.

 Après son premier séjour dans le Meck-Pomm, mon fils qui avait 14 ans a dit en rentrant « C’est là-bas que je veux vivre ». En fac, il a donc monté un dossier Erasmus, s’est inscrit  à Berlin et a trouvé un logement.

Mais les mystères de l’informatique ont fait que quelques jours avant son départ, un bug a fait disparaître tous ses dossiers.

Le fiston avait 18 ans et ne parlait pas allemand, j’ai donc décidé de me rendre avec lui sur place en embarquant la petite.

Nous avons fait appel à Karl Martin dont la mère avait un tout petit appartement et ne pouvait nous recevoir.

Et c’est comme ça que nous avons atterri chez Ludger et Gisela dans la Gutshaus de Bülow.  Ludger et Gisela, architectes, fous de vieux bâtiments dont le fils nous a bien dépannés alors.  Cette maison, presque château a une longue histoire :

 Sa fonction à partir du XVIIIème était économique, son rôle était la gestion d’un territoire agricole.  Il y en a partout dans le Meck-Pomm.

Autour de ce bâtiment se trouvent des constructions qui ressemblent à nos HLM, là logeaient les ouvriers agricoles.

La maison se divisait en deux parties, un logement de prestige pour le « gérant » et un magasin destiné à gérer entre autres la vente de la production locale.

 L’armée rouge n’est pas arrivée jusqu’à Bülow, elle a piqué au sud vers Berlin à trente kilomètres à l’Est, les constructions anciennes n’ont donc pas souffert de la guerre ( Karl Martin dit « Chez nous, les vieilles maisons ont soixante ans »)

 A la fin de la guerre, un flot important d’Allemands rapatriés de Pologne, de Kaliningrad et des autres pays de l’Est s’est trouvé confronté à la pénurie de logements due aux destructions.

Dans chaque pièce de la Gutshaus s’est installée une famille dans ce qui était devenu la DDR.

 Progressivement, l’Etat a fait construire des petites maisons avec un lopin de terre à cultiver pour reloger ces familles et personne n’a pu m’expliquer pourquoi avait été alors fait un choix de développement si peu communiste.   Mais dans les pièces, dans l’immense cave de la Gutshaus, les enfants de Ludger et Gisela ont retrouvé des tas d’objets, témoins du quotidien misérable de ces familles.

 Ludger et Gisela venaient de l’Ouest, ils avaient eu un vrai coup de foudre pour cette maison, pensaient la retaper ; elle les a ruinés, ils l’ont revendue cet hiver.

Ludger y vit toujours, à 66 ans, il n’a pas l’âge de la retraite, il y loue quelques pièces et y conserve son bureau.

Gisela, sans qualification officielle, est partie à Berlin, chômeuse parmi les chômeurs.

 Les Gutshäuser du Mecklembourg sont presque toutes devenues des hôtels de luxe, celle de Bülow est toujours telle que sur la photo.

Il a été décidé en haut lieu que le développement du Meck-Pomm ne pouvait être que touristique ; force est de constater que ça ne marche pas très bien.

                                                                                                                                                                                                                                                                                                         KK

« On a vu passer les usines »

Jeudi, novembre 5th, 2009

 

Texte rédigé par kk :

 Ma rencontre avec le Meck-Pomm, comme disent les autochtones, fut fortuite.

Elle s’est enrichie petit à petit jusqu’à devenir une belle histoire.

 Le Meck-Pomm, Mecklenburg Vorpommern, est le Land du Nord-Est de L’Allemagne, bordé par la Baltique et la Pologne.

 La Baltique, c’est important parce qu’autour de Rostock et de ses chantiers navals s’articulaient des échanges commerciaux avec la Pologne et l’URSS.

La Pologne, c’est important aussi parce que dans le Meck-Pomm, les plus de 40 ans, s’ils parlent une langue étrangère, c’est le russe, s’ils en parlent une seconde, c’est le polonais.

 Les jeunes parlent tous anglais, mais ils sont encore nombreux à apprendre le russe au lycée, quand ma fille y a été scolarisée six mois, elle était dans une classe de russophones.

 Mon histoire avec là-bas a bien sûr un rapport avec la chute du Mur.

 Quand le Mur est tombé, les lycées des länder de l’Est ont cherché des établissements français pour faire des échanges linguistiques et c’est comme ça que les lycéens de Teterow sont arrivés à Sillé le Guillaume.

 Nous avons, dans le cadre de cet échange, reçu d’abord Daniel, petit bonhomme bizarre qui était interné l’année suivante, puis Henning dont les parents étaient tellement riches que mon fils n’a pas réussi, en dix jours à savoir combien cette famille possédait de voitures.

 Puis vint Karl Martin qui est revenu passer trois mois avec nous.

Karl Martin, unser adoptiv Sohn, notre fils adoptif.

Karl Martin et ses dizaines de petites tresses, fils et petit fils de pasteur, avec une grand-mère à Kaliningrad.

 Nous avons eu l’occasion de rencontrer Matthias, son père qui est venu le chercher.

Dans mon pauvre allemand pathétique d’alors, j’ai un peu parlé avec lui.

 Et quand il m’a dit « On a vu passer les usines », je n’ai pas compris, il a du m’expliquer.

 Après la réunification, l’Allemagne et l’Union européenne ont donné énormément d’argent aux Länder de l’Est, des usines se sont installées, limitant (bien peu) la montée terrible du chômage ; les chantiers navals de Rostock ont licencié près de 90% de leurs salariés par exemple.

 Et patatras, la Pologne a intégré l’UE.

La pologne frontalière, si proche de Teterow.

La Pologne avec sa main-d’œuvre encore moins chère qu’au Mecklenburg.

Et les usines ont fait le saut de puce vers la Pologne : ils ont vu passer les usines …

 Matthias, né à l’Est, était pasteur dans un petit village, Kittendorf, dont l’église abrite des cloches très anciennes.

Il perdu son travail, sa paroisse parce que les allemands financent moins les églises.

Il a vu passer les usines …

                                                                                                                                                                                KK

Elle s’appelait Juliette …

Mardi, novembre 3rd, 2009

Elle est née en 1922 à Saverne, dans une famille germanophone, sa mère prof d’Allemand et son père bibliothécaire. Elle était la deuxième d’une famille de 8 enfants, sa sœur ainée prise en charge par sa grand-mère vivait en Moselle, et allée à l’école française jusqu’à 13 ans, puis s’est occupée de ses frères et sœurs … Vint la guerre … Fin 40, l’Alsace fût « reprise » par l’Allemagne : on a donné deux jours aux familles pour choisir : faire sa valise ou rester. Ils sont restés – qu’auraient-ils fait en France : ils n’en parlaient pas la langue, n’y connaissaient personne. Mais pour rester, il devait « donner » un de leur enfants à l’Allemagne. Juliette étant l’ainée, ses frères trop jeunes, elle est partie à l’Arbeitdienst … envoyée en Pologne pour «faire ses classes» par -30° elle tomba malade, une pneumonie, puis pleurésie … Envoyé à l’hopital à Berlin, elle y rencontra Heinrich, soldat allemand lui-même hospitalisé après une blessure sur le front de l’Est … ce qui devait arriver arriva : la Juliette et son Roméo ( il s’appelait Heinrich !) tombèrent amoureux … et l’enfant se présenta. Mais comme entre les Capulet et les Montaigu, leur amour n’était pas autorisé … le Reich n’admettant que très peu les amours entre un des leurs avec une représentante d’une patrie honnie … Après une longue enquête sur la famille de Juliette, jusqu’à la quatrième génération pour s’assurer de la « pureté » de sa race, le mariage a été autorisé en janvier 43, et le bébé est né en mars … Tout pourrait s’arrêter là : ils furent heureux et eurent beaucoup d’enfants .. Hélas, ce ne fût pas le cas, il ne vit jamais son fils, il fût tué par les Américains en 45, il avait 24 ans. Juliette, elle était veuve à 21 ans avec un bébé … L’Alsace redevenue Française, des comptes nauséabonds furent réglés .. et la jeune femme est partie, à Reims, où elle trouva du travail. Ce ne fût pas le bonheur non plus : là aussi, les comptes se réglaient avec des insultes et des cailloux ! Et le petit garçon y grandit, il apprit le Français à l’école ( il garde encore des souvenirs des noms qu’il reçut, y compris par les instits : nom Allemand, fils de boche, etc ). Puis les années passèrent … Juliette et son fils revinrent dans leur terre natale. Les choses se calmèrent … La vie reprit. Un nouvel amour … Puis un nouveau veuvage, à 43 ans … Le fils prit son envol, loin, il s’engagea et partit en Afrique. Juliette vivota, puis décida de quitter les froidures de l’Est pour le Sud : Nice. Elle recommença une autre vie …

Son fils se maria et eut à son tour des enfants. Elle avait une capacité de conteuse inouïe, était capable de tenir une assemblée entière par ses paroles. Elle nous raconta. Sa vie à elle et l’Histoire … Nous eûmes des conflits, elle était ma belle-mère, elle s’appelait Juliette … elle est morte en 1994…